Les guerres entre états

Introduction

Définitions d’une guerre/conflit armé

  • Frieden et al. : un événement qui implique l’utilisation de la force militaire par au moins deux parties qui arrive à un seuil minimum de sévérité (p. 91).
  • Uppsala Conflict Data Program (UCDP): contested incompatibility that concerns government and/or territory where the use of armed force between two parties, of which at least one is the government of a state, results in at least 25 battle-related deaths in one calendar year.
  • Guerre interétatique = les parties aux conflits sont des Etats.
  • Guerre intra-étatique= les parties aux conflits se trouvent au sein du même Etat (prochain cours!).
  • Extrastateétat se bat hors de son territoire contre un groupe armé. Ex: Guerre du vietnam (USA).
  • Aujourd’hui ce qui prédomine c’est surtout les guerres intrastate et souvent internationalisées (ingérence de puissances extérieures internationalised intrastate).
  • Il y a quand même des conflits interstate comme le cas de la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Cependant, ils deviennent rares:

Pourquoi se faire la guerre?

3 types d’enjeux
  1. Territoire: dispute sur des frontières pour des raisons économiques, militaires, stratégiques, historiques et/ou socio-culturelles.
    • Ex: guerre en Ukraine, conflit entre le Pakistan et l’Inde sur le Cachemire.
  2. Politiques: décisions qui menacent ou affectent les intérêts d’un autre acteur (Etat, population).
    • Ex: développement d’un programme nucléaire, massacre de civils.
  3. Régime politique: intervention pour changer le régime dans un autre Etat.
    • Ex: guerre en Ukraine, guerre en Iraq et en Afghanistan.

Un conflit entre Etats sur ces enjeux est une condition nécessaire pour que la guerre éclate mais pas suffisante.

Le modèle de négociation de Frieden et al. (bargaining model)

Postulat 1

Une solution pacifique et négociée au conflit existe:

Postulat 2

Que produirait une guerre?

Postulat 3

Intégration des coûts de la guerre dans le raisonnement:

Postulat 4

On obtient ainsi la fourchette de négociation:

Avantages et limites du modèle

Avantages
  • Simple et clair.
  • Comprendre que la guerre n’est pas inéluctable.
  • Intégration des coûts dans le raisonnement.
Limites
  • Calcul mathématique et rationnel des enjeux et coûts de la guerre.
  • Basée sur les perceptions en termes de gains /coûts.
  • Évacue le rôle de la politique intérieure.

Le rôle de l’incertitude

3 sources d’incertitude
  1. Information incomplète: incertitude sur les capacités et la détermination de l’adversaire, rôle des effets de communication.
  2. Problèmes d’engagement crédible: comment s’assurer qu’un accord va être respecté dans le présent et dans le futur?
  3. Indivisibilité des biens.
Information incomplète
  • Capacités: aptitude physique et matérielle d’un Etat dans une guerre (i.e. nombre de troupes, armes et équipements, ressources économiques).
  • Détermination: la volonté d’un acteur à accepter des coûts pour arriver à un objectif (i.e. nombre de morts, coûts économiques etc.).
  • Pourquoi les décideurs ne peuvent-ils pas simplement communiquer leurs capacités et leur détermination de manière crédible?.
  • Comment communiquer sa détermination à faire la guerre (pour éviter qu’une guerre éclate)? Comment augmenter sa crédibilité?
    1. politique de la corde raide (brinksmanship): stratégie dans laquelle les adversaires prennent des actions qui augmentent le risque d’une guerre accidentelle, dans l’espoir que le partie adverse cédera avant et fera des concessions (Frieden et al., p. 113), ex: crise des missiles de Cuba (1962).
    2. politique des mains liées (tying hands), ex: déclarations publiques d’Obama sur l’utilisation d’armes chimiques en Syrie par le gouvernement Assad.
    3. Augmentation des capacités militaires (paying for power): mobilisation, déploiement militaire.
  • Ces stratégies impliquent des risques et des coûts: accident, être pris au piège par ses déclarations, risque de guerre préventive, coûts d’audience.
Problèmes d’engagement
  • Pourquoi c’est difficile de s’engager de manière crédible à ne pas recourir à la force pour un Etat?
    1. Enjeu qui peut constituer un pouvoir de marchandage futur (territoires, armes), ex: programmes nucléaires en Iran et en Corée du Nord et relations avec les Etats-Unis.
    2. Anticipationévolution des capacités militaires: croissance économique et acquisition de nouvelles technologies. C’est les guerres préventives (ex: guerre en Irak de 2003?).
      • Plus intéressant pour B de faire la guerre aujourd’hui car il gagne plus (ligne pointillé bleue) que si A déclenche une guerre dans le future en étant plus fort (ligne pointillé rouge):
    3. Peur d’une attaque, existence d’un avantage à celui qui attaque le premier (first-strike advantage). → guerres préemptives (ex: guerre des six jours 1967).
      • Dans le cas où A ou B attaque en premier, le résultat de la guerre favorise largement celui qui attaque en premier. De telle sorte que les fourchettes de négociation ne se superposent pas.
Indivisibilité des biens
  • Type de négociation: All or nothing ou quand le compromis est impossible…
  • Quels biens sont indivisibles en politique internationale?
    • L’indivisibilité n’est pas une propriété physique mais fait référence à la valeur donnée à ce bien (ex: territoire).
  • Relativiser l’argument d’indivisibilité: 1)le bien est physiquement divisible mais difficile de faire respecter le partage et 2) motivations stratégiques.

Exemple: La guerre entre la Russie et l’Ukraine

  • L’invasion russe de l’Ukraine en février 2022 est la première guerre interétatique à grande échelle depuis l’invasion de l’Iraq par les Etats-Unis en 2003.
  • C’est la première guerre interétatique depuis la deuxième guerre mondiale dans laquelle une grande puissance (i.e. Russie) cherche à gagner des territoires et à changer un régime.

Contexte du conflit

  • Relations historiques complexes de l’Ukraine et la Russie/URSS; libération URSS de l’occupation allemande, famine forcée 1930, cadeau de la Crimée en 1954.
  • Question de la promesse informelle de Baker (USA) à Gorbatchev sur l’expansion de l’OTAN en 1990:
    • Interprétation RU: des assurances fermes que l’alliance occidentale ne s’étendrait pas au-delà des frontières de l’ancienne République Démocratique Allemande vers l’Est.
    • Interprétation USA: assurance que l’OTAN ne s’étendra pas sur le territoire de l’ancienne République Démocratique Allemande.

Contexte du conflit

  • Indépendance 1992: Arsenal nucléaire soviétique comme un défi majeur pour la communauté internationale.
  • Mémorandum de Budapest 1994Accord politique non-contraignant entre Etats-Unis, GB, Russie, Kazakhstan, Biélorussie et Ukraine:
    • Ukraine renonce à ses armes nucléaires sur son territoire (accession au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires) en échange avec garanties de sécurité, respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de l’Ukraine.
  • Signataires s’engagent à ne pas recourir à la force contre l’Ukraine, sauf en cas de légitime défense ou conformément au droit international.

Contexte du conflit

  • Constitution ukrainienne 1996: confirmant l’identité européenne du peuple ukrainien et l’irréversibilité du parcours européen et euro-atlantique de l’Ukraine.
  • Révolution orange 2004: Election de Viktor Yushchenko, pro ouest. Sanctions par la Russie, dont gas.
  • Election Viktor Yanukovych 2010: Politique plus pro-russe.
  • Crise de 2014 : Menace de Yanukovych d’abroger l’accord d’association à l’UE, Euromaidan revolution, invasion RU, occupation de la Crimée.
  • Election de Petro Porochenko en 2014: pro-européen.
  • Accords de Minsk (2014-2015): accords de cessation des hostilités dans le Donbass.
  • 2019: Election de Volodymyr Zelensky → relance des accords de Minsk, première rencontre format de Normandie depuis 2016.

Guerre en Ukraine et théories des RI

Réalisme
  • Réalisme (voir Mearsheimer 2014): Expansion de l’OTAN comme menace directe pour la Russie:
    • Aucun dirigeant russe ne tolérerait qu’une alliance militaire qui était l’ennemi mortel de Moscou jusqu’à récemment s’installe en Ukraine. (Mearsheimer 2014).
    • Les États-Unis et leurs alliés devraient abandonner leur projet d’occidentalisation de l’Ukraine et viser plutôt à en faire un tampon neutre. (Mearsheimer 2014)
  • Dilemme de sécurité: Les Etats en Europe de l’Est recherchent plus de sécurité, ce qui augmente le sentiment d’insécurité de la Russie.
Libéralisme et autres théories
  • Libéralisme: On ne peut comprendre la crise qu’à travers les aspirations normatives de l’Ukraine: européanisation, occidentalisation.
  • Constructivisme/théories critiques:
    • Group-think au sein de l’élite russe.
    • Construction des réfugiés ukrainiens dans l’imaginaire médiatique.
    • Construction révisionniste d’une Grande Russie par Poutine.
    • Concept d’une guerre fratricide entre Ukraine et Russie.

Principales étapes du conflit (négociations diplomatiques)

  • Mobilisation des troupes russes dès avril 2021.
  • Exercices militaires RU annoncés.
  • Stationnement de troupes en Biélorussie, proche frontière UA.
  • 17 décembre 2021: Russie publie des propositions de traités RU-USA, RU-OTAN.
2022: invasion et premiers mois de guerre
  • 10 janvier 2022 : négociations RU-USA à Genève (suite à rencontre Biden- Poutine).
  • 26 janvier 2022 : Réponse plutôt négative USA aux brouillons d’accords, RU accuse de cherry picking.
  • 31 janvier 2022 : Séance fermée au Conseil de sécurité.
  • 1 février 2022 : RU dénie planifier une invasion.
  • 8-17 février : Rencontres diplomatiques FR, UK, USA, RU.
  • 17 février : Bombardements et violation du cessez-le feu en Donetsk.
  • 19 février : Discours Zelensky : Nous voulons un calendrier clair pour l’adhésion à l’OTAN.
  • 21 février : Poutine reconnaît Luhansk et Donetsk comme des Etats indépendants.
  • 22 février : Le parlement russe autorise Poutine à utiliser la force militaire en dehors du pays.
  • 23 février : L’Ukraine déclare l’état d’urgence dans tout le pays.
  • 24 février : La Russie lance un assaut de grande envergure contre l’Ukraine.
  • 28 février : L’Ukraine présente sa demande d’adhésion à l’UE.
  • 29 mars : rencontre des délégations ukrainiennes et russes à Istanbul et communiqué commun.
  • 9 avril: Boris Johnson (UK) est le premier dirigeant européen à se rendre à Kiev.
  • 22 juillet : Black Sea Grain Initiative signée à Istanbul sous l’égide de l’ONU.
  • Août 2022: Première contre-offensive ukrainienne avec aide américaine.
2023: guerre de position et dronisation
  • Mars 2023: CPI lance un mandat d’arrêt contre Vladimir Poutine et Maria Lvova- Belova.
  • Mai: série d’attaques sur le sol russe par drones.
  • 20 mai: la Russie prend le contrôle de la ville de Bakhmut.
  • Juin 2023: début de la deuxième contre-offensive ukrainienne (échec).
  • 23 juin 2023: mutinerie de Wagner.
  • Été-hiver 2023: aide américaine bloquée au Sénat.
  • Octobre 2023: Corée du Nord envoie du matériel d’artillerie à la Russie.
2024: intensification des combats et de l’aide
  • Plusieurs pays signent des accords de coopération en matière de sécurité avec l’Ukraine.
  • Février: Conférence de soutien à l’Ukraine à Paris.
  • Abaissement de l’âge de recrutement de 27 à 25 ans en Ukraine.
  • L’Ukraine est autorisée à frapper la Russie avec des armes étrangères.
  • Avril: déblocage aide américaine.
  • Juin : Sommet pour la paix en Ukraine en Suisse.
  • Juin: L’UE ouvre des négociations d’adhésion avec l’Ukraine.
  • Août : incursion ukrainienne en Russie.
  • Octobre: présence de soldats nord-coréens en Ukraine.
  • Octobre: Zelensky présente son plan pour la victoire.
Types d’armes que les Ukrainiens peuvent utiliser:
  • Au début du conflit, envoi de matériel seulement défensif (système de défense antiaérienne) éviter la cobelligérence pour l’Occident.
  • Puis offensif à partir de 2023: chars, munitions, armes à sous-munitions etc. mais pas d’avions de combat.
  • Août/Septembre 2023: autorisation d’envoi d’avions F-16.
  • Armes américaines de longue portée/missiles de longue portée (première fois en novembre 2024).
  • Août 2024: premiers avions de combats reçus.

Que pense le monde du conflit?

Le monde n’est plus si favorable à l’Ukraine.

Résolution du conflit et négociations en cours

  • 12 février: appel Trump/Poutine → décision de lancer des négociations de paix.
  • 18 février: rencontre des délégations russes et américains en Arabie Saoudite.
  • 24 février: rencontre Macron-Trump.
  • 27 février: visite de Keir Starmer – Trump.
  • 29 février: rencontre Zelensky-Trump: échec de la signature de l’accord sur les minerais.
  • 2 mars: sommet européen à Londres (France, UK, Italie, Allemagne, Pologne, OTAN, UE, Canada, Turquie) et Zelensky: proposition d’un plan de paix franco- britannique avec une trêve partielle d’un mois + garanties de sécurité.

Modèle de Frieden et al.: incertitude

  • Problème d’engagement: Comment garantir le respect d’un futur accord négocié entre les parties, notamment par la Russie?
    • Mémorandum de Budapest de 1994.
    • Minsk I (2014): accord de cessation des hostilités dans le Donbass, mesures de sécurité et mesures politiques mais échec.
    • Minsk II (2015): renforcement de Minsk I.
  • (In)divisibilité des biens: L’Ukraine acceptera-t-elle de céder une partie du pays (Donbass, Crimée)?
  • INCERTITUDE ENCORE PLUS IMPORTANTE DEPUIS TRUMP!!!

Stratégie russe

  • Tentative de changer le statut quo par la force: Fais X, sinon… → CONTRAINTE (compellence).
  • Les Etats-unis et l’OTAN doivent exclure catégoriquement et formellement que l’Ukraine devienne un État membre de l’OTAN; il faut un nouvel accord de sécurité collective en Europe; ”dénazification”.
  • Crédibilité:
    • paying for power, mobilisation de grand nombre de troupes.
    • Stratégie des mains liées: Communication pro-guerre domestique forte.
    • Stratégie corde raide (brinkmanship) : Attentats en Donbas, central nucléaire de Zaporijia (mars 2022), menaces utilisation de l’arme nucléaire.

Stratégie US et OTAN

  • Tentative de maintenir le statu quo par la force: Ne fais pas X, sinon → DISSUASION (deterrence). ==Sous l’administration Trump 2025 on a changé vers la compellence== Soit tu négocie soit je te coupe l’aide/t’attaque.
  • La Russie ne doit pas envahir l’Ukraine, sinon nous imposons des sanctions économiques drastiques; nous pouvons discuter d’un traité mais avec des réservations.
  • Problème d’engagement: Comment négocier un accord avec un Etat qui a démontré sa volonté de contester la norme contre la conquête territoriale?
  • Stratégie des mains liéesConséquences sévères annoncées publiquement- Elément important pas capturé dans le modèle de Frieden et al.: OTAN comme alliance de sécurité collective.

Conclusion

3 dimensions du modèle de Frieden et al:

  1. La guerre est possible quand une dispute entre Etats sur un enjeu existe.
  2. Les coûts de la guerre assurent qu’il existe un arrangement pacifique qui satisferait les deux parties (au sein de la fourchette de négociations).
  3. La négociation peut échouer à cause de l’existence de sources d’incertitude: information incomplète, problèmes d’engagements et indivisibilité des biens.

Donc

  • La guerre entre Etats reste un événement rare en relations internationales aujourd’hui:
  • Selon Frieden et al., 3 facteurs qui permettent de réduire le risque de guerre entre Etats:
    1. Changement des intérêts des Etats, notamment baisse de l’importance du territoire (à discuter…).
    2. Augmentation des coûts de la guerre.
    3. Rôle des institutions internationales (cours des 10 et 13 mars).

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