Les éléments fondamentaux : concepts, théories et méthodes
Il est généralement admis que :
La démarche scientifique est une approche de connaissance. Elle implique une réflexivité du chercheur et une rupture avec les préjugés (faut être objectifs) et le savoir commun (implicitement considérés comme vrais ou valides par défaut). Le fait scientifique est conquis (sur les préjugés→nécessité de les dépasser, les faits n’apparaissent pas par magie), construit (par la raison) et constaté (par les faits) (Gaston Bachelard).
Ainsi :
Les attachements émotionnels, les intérêts personnels et les compréhensions intuitives ne justifient pas suffisamment les revendications de connaissances. La cohérence logique et les preuves adéquates sont les critères les plus largement acceptés par lesquels nous jugeons les prétentions à la connaissance (Zuckermann, cité par Marsh et Stoker (1995), p. 3).
La démarche de connaissance scientifique implique, entre autres :
- Neutralité par rapport aux valeurs et tendance vers l’objectivité.
- Avoir une position non dogmatique et critique à l’égard de la connaissance.
- Observation et détermination des relations entre les phénomènes.
- Explication / compréhension des phénomènes (de manière déductive ou inductive).
Et donc :
- Déterminer et préciser les caractéristiques des objets sur lesquels porte la recherche.
- Des méthodes adéquates et valides pour recueillir les données et/ou analyser les phénomènes / problèmes.
- Un langage précis, possiblement clair et rigoureux.
- Des propos argumentés (donner les raisons de ses propres affirmations).
Or, est-ce toujours si simple et évident? Que disons-nous en disant…
- Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Venus (Gray, 1992).
- Très généraliste et pas vérifié. C’est l’essentialisation.
- Quand un peuple vote, il a toujours raison, où qu’il vote (M. Salvini, 18 mars 2024).
- Ne pose pas les conditions pour avoir un vote.
- Pas trop argumenté rationnellement non plus.
- L’avènement de la globalisation a causé l’urgence climatique et augmente la violence entre les individus.
- Pas d’explication des arguments.
- Pas de définition de globalisation, ni de rien quoi.
- Plus une société est développée économiquement, plus elle est démocratique.
- Quand les individus ont un niveau d’éducation élevé, ils participent davantage aux votations.
- La migration est une caractéristique de l’humanité, on ne peut pas l’arrêter.
- L’amour triomphe toujours.
- Mais la causalité c’est quoi? Et ici l’amour ça veut dire quoi? Etc…
- Etc.
Ces propos
- Expriment ce qu’est une entité / idée.
- Expriment aussi les relations possibles entre ces entités et d’autres entités (relations, causes, effets, interactions, processus, etc.).
- Expriment l’existence de quelque chose justifiant leur pertinence et donc les possibilités de leur connaissance.
Pour qu’un propos puisse être considéré comme compatible avec un discours scientifique, un certain nombre de conditions minimales devraient être remplies.
En particulier
- La construction, l’identification et l’analyse des objets sociaux impliquent le recours à des concepts, des théories (pouvant appartenir à des paradigmes) et des méthodes permettant d’en évaluer la validité. Les arguments permettent d’établir les liens entre ces éléments et donner une validité à l’analyse.
- Il faut donc :
- Des concepts clairs.
- Des théories valides.
- Des méthodes valides et rigoureuses.
- Des arguments valides et cohérents.
C’est quoi un concept
- Concepts are the most basic units of thinking we use to make sense of the world (Sartori, 1984).
- Les concepts sont les éléments de base de notre compréhension et de notre interprétation de la réalité.
- Ils nous aident à organiser nos expériences, à catégoriser les informations et à formuler des généralisations. Ils sont des instruments analytiques.
- Sans concepts, il serait difficile de reconnaître les schémas ou les relations entre les différents phénomènes observés.
- Nous appréhendons la réalité à travers des concepts.
- Par les concepts, nous construisons aussi les caractéristiques significatives de la réalité.
- Trois caractéristiques des concepts: a) le terme; b) le sens; c) le referent (Sartori, 1984).
- Le concept sont des constructions et des structures analytiques, qui déterminent:
- Les facteurs nécessaires qui doivent être compris dans le concept.
- Exclure des facteurs qui ne font pas partie du concept.
- Un concept est pertinent s’il a des limites (conceptual boundaries) permettant de déterminer ce qui rentre dans le sens couvert par le concept et ce qui en est exclu.
- La démarche scientifique implique une évaluation constate de ses propres concepts, lesquels doivent présenter :
- Clarté (correspondance entre le terme et la signification du concept).
- Précision (doit correspondre le plus directement possible les aspects du réel il s’applique).
- Parcimonie (un terme et une liste d’attributs la plus courte possible). Ceci implique un réductionnisme, il faut en être conscient.
- Cohérence logique dans la structure du concept.
Deux catégories de concepts
La différence principale réside dans le fait que les concepts empiriques sont basés sur l’observation et l’expérience sensorielle, tandis que les concepts métaphysiques ne sont pas nécessairement vérifiables par l’expérience empirique.
Empiriques
- Fondés sur l’expérience sensorielle et l’observation du monde physique.
- Découlent de données observables et mesurables, donc sont vérifiables par l’expérience ou par des méthodes scientifiques.
- Ils sont souvent utilisés dans les sciences naturelles et sociales pour décrire et expliquer les phénomènes que l’on veut observer et/ou mesurer (par exemple: température, masse, vitesse, densité, comportement politique, etc.).
Métaphysiques
- Dépassent le domaine de l’expérience sensorielle et ne sont pas directement observables dans le monde physique.
- Portent sur des questions plus abstraites et fondamentales concernant la nature de la réalité, de l’existence et de la connaissance.
- Sont souvent spéculatifs et peuvent être sujets à des différentes interprétations (par exemple: l’être, la vérité, la substance, l’âme, la liberté, la causalité, etc.).
Exemple métaphysique : la liberté
- Notion abstraite qui dépasse le domaine de l’expérience sensorielle directe et soulève des questions sur la nature de la volonté, de l’autonomie et de la responsabilité humaine. Son interprétation peut différer selon les théories / perspectives philosophiques qui sont mobilisées pour le définir.
- Qu’est-ce que la liberté ? Existe-t-il une liberté absolue, ou notre liberté est-elle limitée par des contraintes sociales, politiques ou biologiques (donc facteurs externes ou internes) ?
- La liberté n’est pas directement observable ou mesurable dans le monde social. Il faut en définir les caractéristiques pour pouvoir le faire. Par exemple :
- Liberté comme auto-représentation (je me sens libre).
- Liberté comme opportunités égales.
- Liberté comme absence de répression.
- Etc.
C’est quoi une théorie
- Une théorie est une proposition cohérente et systématique (basée sur des principes, des lois, et des observations, etc.) qui cherche à expliquer comment un ensemble de phénomènes se produisent dans le monde réel.
- Une théorie est une articulation de concepts qui fonde la pertinence d’observations concrètes, qui leur donne de la cohérence et qui rend leur explication adéquate à la réalité (Yves Schemeil, 2012: 178).
- Une théorie en sciences sociales est une spéculation raisonnée et précise sur la réponse à une question de recherche, y compris une déclaration sur les raisons pour lesquelles la réponse proposée est correcte (King, Kohane et Verba, 1994).
- Les theories se composent de concepts.
- Les théories établissent des liens entre concepts, et permettent de construire des explications et de formuler des hypothèses cohérentes.
- Il existe aussi des théories métaphysiques (par exemple, la théorie de la justice de John Rawls propose des principes de justice politique basés sur un raisonnement philosophique plutôt que sur des données empiriques).
- Quelle différence entre une théorie et une hypothèse ?
Différence
La différence principale entre une théorie et une hypothèse réside dans leur niveau de validation et de généralité :
- La théorie : un cadre explicatif validé
- C’est un modèle général qui explique un ensemble de phénomènes.
- Elle est basée sur de nombreuses preuves et a été testée à plusieurs reprises.
- Elle permet de prédire de nouveaux phénomènes.
- Exemple : le niveau socio-économique affecte la participation politique.
- L’hypothèse : une supposition testable et plus spécifique
- C’est une proposition temporaire déduite d’une théorie qui cherche à expliquer un phénomène en analysant des variables (une propriété empirique qui peut prendre deux ou plus valeurs).
- Elle est formulée avant l’expérimentation et doit être testée empiriquement.
- Elle peut être confirmée ou réfutée par l’expérience ou l’observation.
- Exemple : Plus le revenu d’une personne est haut, plus elle participe politiquement.
L’idée générale étant que si une théorie est correcte, alors l’hypothèse le sera aussi.
Autres exemples de théories :
- La théorie réaliste en RI: Les États sont les principaux acteurs sur la scène internationale et leur comportement est largement déterminé par la quête du pouvoir et de la sécurité.
- La théorie libérale en RI: La coopération multilatérale entre les États est possible grâce à des mécanismes tels que le commerce, la diplomatie et les organisations internationales.
- La théorie de la performativité de genre : contrairement au sexe biologique, le genre n’est pas une caractéristique intrinsèque des individus, mais plutôt une performance sociale façonnée par des normes et des conventions culturelles (Butler, 1995).
Donc: les théories sont des cadres conceptuels explicatifs qui visent à expliquer un ensemble de phénomènes observables dans le monde réel. Elles sont composées de concepts, de principes, de lois, etc. qui sont utilisés pour interpréter et expliquer le réel.
Les théories acquièrent souvent un sens par rapport à des cadres de pensée plus généraux, tels que :
- Les paradigmes (composées de différentes approches) :
- Une manière cohérente d’appréhender le réel organisée autour d’un certain nombre de postulats, théories, croyances et concepts.
- Cadres théoriques plus larges qui englobent les théories et les approches dans un domaine donné. Ils définissent les hypothèses fondamentales, les valeurs et les croyances qui sous-tendent la recherche dans un domaine particulier.
- Les paradigmes influencent la façon dont les chercheurs posent des questions, collectent des données, analysent des résultats et interprètent des phénomènes. Un changement de paradigme peut entraîner des changements significatifs dans la manière dont un domaine de recherche est compris et abordé.
- Les paradigmes fournissent les concepts à travers lesquels les scientifiques voient le monde (Bird, 2000 : 269, ma traduction).
Exemple : le féminisme dans le domaine des sciences sociales
- Paradigme : Le féminisme peut être considéré comme un paradigme dans les sciences sociales. Il offre un cadre théorique global pour comprendre les questions de genre et de pouvoir dans la société. Par exemple:
- Inégalités de genre.
- Les structures de pouvoir.
- Les normes sociales qui maintiennent les hiérarchies de genre.
- Approche : Dans le cadre du paradigme féministe, il existe différentes approches qui offrent des perspectives spécifiques sur les questions de genre et de sexualité. Par exemple:
- Le féminisme libéral met l’accent sur l’égalité des droits et des opportunités pour les femmes dans la société,
- Le féminisme radical critique les structures patriarcales profondément enracinées qui oppriment les femmes.
- Le féminisme intersectionnel explore les intersections entre le genre, la race, la classe sociale et d’autres dimensions de l’identité sociale.
- Théories : Dans le cadre de l’approche féministe, différentes théories fournissent des explications sur les mécanismes et les processus sociaux de genre. Par exemple:
- La théorie du patriarcat analyse les structures de pouvoir dominantes qui favorisent les hommes au détriment des femmes.
- La théorie de la reproduction sociale examine les mécanismes par lesquels les inégalités de genre sont reproduites et perpétuées dans la société.
C’est quoi une méthode
La notion de méthode, une notion polysémique qui peut indiquer plusieurs choses :
- La démarche de pensée (méthode hypothético-déductive, méthode inductive, etc.) ;
- La procédure de démonstration utilisée (méthode expérimentale, méthode herméneutique, méthode comparative, méthodes quantitatives et méthodes qualitatives, etc.) ;
- Le paradigme de référence (méthode systémique, individualisme méthodologique, etc.) ;
- Les techniques suivies pour recueillir et traiter les données (méthode statistique, sondage, analyse de contenu, etc.).
- La méthodologie /méthodes sont fondamentales pour:
- Recueillir et traiter les données nécessaires à l’analyse.
- Soutenir l’exigence de scientificité, les méthodes doivent être adéquates par rapport aux objectifs de la recherche.
- Situer les démarches de connaissance dans le périmètre de la démarche scientifique.
- De plus :
- La validité méthodologique implique un langage clair, rigoureux, précis.
- La rigueur méthodologique implique des propos argumentés (donner les raisons de ses propres affirmations).