La Croix Rouge
Introduction
L’internationalisme humanitaire de la Croix-Rouge résulte de deux courants opposés et parallèles:
- Internationalisme culturel (dont l’int’lisme humanitaire est une variation).
- Définition: tous les efforts et pratiques qui favorisent
- la coopération pacifique et interculturelle
- l’établissement des réseaux de communication transfrontalière
- l’amélioration de la compréhension mutuelle entre sociétés
- Réalpolitik
- Définition: politique étrangère ambitieuse qui vise à accroître la puissance
- où les gouvernements/monarques prennent des «risques calculés» et font appel au nationalisme
- où la violence est une «option politique» (révolutions de 1848/49 et répressions)
- guerres de Crimée, d’unification italienne et allemande, Guerre de sécession, soulèvement polonais > message: risque de guerre augmente.
- La société civile et décideurs politiques lancent la CR internationale.
Questions
- Pourquoi les Etats soutiennent la Convention de Genève?
- Comment les États se positionnent par rapport au mouvement de la Croix-Rouge?
- Comment les principes et valeurs du mouvement étaient-elles transférés dans les sociétés réceptrices? Internalisation par acteurs étatiques?
- Comment était abordé le problème de la mise en application des règles (angl: compliance-enforcement)? Rôle du mouvement? Stratégies du CICR?.
Charité et réalpolitik
Jean Henri Dunant (1828-1910), Souvenir de Solferino (1862).
- 24 juin 1859, une des journées les plus meurtrières de l‘histoire militaire,
- D. en rédige un livre de souvenirs.
- critique absence d‘accord pour le soin des blessés.
- tutti fratelli
- propose code international et
- formation des corps de volontaires en temps de paix.
- fait circuler son livre.
Public déjà sensibilisé pour le problème des soins des victims de la guerre.
- Florence Nightingale (1820-1910)
- Infirmière.
- Directrice des infirmières volontaires dans la Guerre de Crimée (1854-56).
- Ensuite chargée des réformes dans les hôpitaux anglais.
Livre de Dunant provoque naissance du Comité int’l pour secours aux militaires blessés
- Comité des cinq – noyeau du Comité internationale pour les militaires blessés, à partir de 1875/1876: Comité internationale de la Croix Rouge.
- Né des liens avec milieu philanthropique (Moynier) et avec l’armée suisse (Général Dufour.
- et avec chirurgiens des armées (Appia) et civils (Maunoir).
- Mobilisation du gouvernement suisse par Dufour envers cette idée.
- Rôle de Dunant:
- Mobilise d’experts et les cours princières des Etats allemands et français, slogan: «charité, obédience, gratuité»
- Rôle de Moynier:
- Rédige une convention ébauche.
Conférence préparatoire du 26 au 29 Octobre 1863, Genève (= conférence d’experts, sur invitation du comité des cinq)
Éléments principaux retenus lors de la conférence préparatoire (ébauche de convention d‘octobre 1863):
- l’idée de fonder des associations nationales de secours aux blessés de guerre (ce point n‘est plus mentionné dans la convention de 1864),
- la neutralisation, par le droit international, des blessés de guerre, des services sanitaires et des hôpitaux (y compris h. mobiles), donc traitement égal des blessés sans différentiation selon la nationalité (ami/ennemi),
- Opposition de Moynier.
- l’identification du personnel sanitaire (médecins, infirmiers/-ères) et hôpitaux par une croix rouge,
- adoptée comme pratique: réunir des experts nationaux au cours de conférences internationales servant de base de la coopération, puis proposition de réunir des diplomates munis de pleins pouvoirs.
Deuxième conférence de Genève (conférence des délégués des Etats): résultat:
Convention de Genève pour l’amélioration du sort des militaires blessés et malades, le 22 août 1864
- Début du droit humanitaire de la guerre, C. ratifié par: deux grandes puissances + huit petits états, début du multilatéralisme ouvert,
- Éléments retenus: neutralisation des blessés de guerre, des services sanitaires et des hôpitaux (y compris), donc traitement égal des blessés ami et ennemi,
- identification des infirmières et hôpitaux par une croix rouge,
- aucun rôle attribué au Comité de Genève, qui n‘est pas mentionné dans la Convention, formation des associations nationales n’est pas mentionnés non plus dans la Convention, dû à l’opposition française,
- Les Etats contrôlent, et veulent contrôler, le mouvement
- Convention s’applique uniquement à la guerre terrestre parmi les Etats-membres, pas aux guerres civiles, pas de mention des guerres coloniales.
Les motivations des états pour soutenir la convention de Genève
Controverse:
Thèse utilitariste? (John Hutchinson, Champions of Charity)
- Renvoyer les soldats aux champ de bataille.
- Problème: argument à écarter à cause de la gravité des fractures (amputations); méthode de stérilisation inventée en 1881 (Louis Pasteur).
- Réciprocité:
- Problème: r. ne figure pas explicitement dans la convention;
- Pratique: applications unilatérales (1866, 1894/5).
- Problème de méthode: Hutchinson n’a pas analysé les documents des grandes puissances ni des petits États impliquées.
Thèse « humanitaire » (Martha Finnemore)
- Sociétés et gouvernements aient soutenu le mouvement et la convention pour des raisons humanitaires.
- Problèmes méthodiques:
- aucune analyse du contexte en relations internationales,
- aucune analyse des motivations d’états,
- ni du discours confidentiel des gouvernements.
- Discours du Comité tient compte des intérêts des Etats (charité, obédience, gratuité - Dunant).
Rôles des délégués
Contexte international instable
- Guerres d’unification italienne (1859-60): exemple pour mouvements nationaux qui n’ont pas d’État-nation
- Guerre de sécession (1861-1865).
- Soulèvement des Polonais contre la Russie (1863).
- Conflit national Danemark-Allemagne (1864).
Prusse
- Réforme militaire→ problèmes fiscaux→conflit constitutionnel→ image de la monarchie.
- Conflit avec Danemark: guerre.
- Stabilisation de l‘ordre social: soigner l‘image d‘une monarchie bienveillante.
France: Napoléon III., Empereur des Français, 1852-1870 (= Charles Louis Napoléon Bonaparte, 1808-1873)
- Forte opposition libérale contre N.
- Armée contre projet de Dunant.
- N.III: effacer la critique de Dunant à l‘encontre de l‘armée française.
- Soutenir cause humanitaire = soigner l‘image d‘une monarchie bienveillante.
Conférence Diplomatique du 8 au 22 août 1864
La Convention pour l’amélioration du sort des militaires blessés fût signée à l’Hôtel de Ville, Genève, le 22 août 1864.
Synthèse: Motivations pour soutenir la Convention
Le problème du transfert interculturel
Définition transfert interculturel:
- Un processus au cours duquel une ou plusieurs idées, normes, coutumes ou pratiques sont transmises d’un espace culturel à un autre.
- Le processus de transfert interculturel n’est pas nécessairement linéaire.
- Pendant que les idées etc. sont reçues, elles sont soit acceptées, soit modifiées, soit déformées, soit rejetées par l’espace culturel dit récepteur.
Exemple
- Origine : Idée humanitaire neutre (Dunant, Genève).
- Transfert interculturel : transmission de cette idée dans différents pays européens.
- Résultat : Mobilisation des civils, surtout des femmes, au service d’un effort militaire nationalisé.
Q: internalisation des normes par acteurs étatiques ?
- Rappel du contexte: normes de guerre à l’époque de l’impérialisme?
- Soutien à la Croix-Rouge pour raison d’internationalisme ou de patriotisme?.
Les effets de la Convention de Genève à l’époque de la réalpolitik
Positifis
- Soins des blessés améliorés, vies sauvées.
- Établissement d‘un réseau transnational humanitaire.
- Sensibilisation de l‘opinion publique.
- Mondialisation des normes, mais avec accents culturels variés (nationalisme).
Négatifs
- Instrumentalisation de l‘idée humanitaire pour créer une image positive de la monarchie.
- Mobilisation et militarisation des sociétés civiles.
Augusta de Saxe- Weimar (1811-1890), Reine de la Prusse (1861), Impératrice allemande (1871)
- Adversaire de Bismarck.
- Augusta symbolise parfaitement comment l’idée initiale humanitaire de Dunant (neutre, universelle) est adaptée et réutilisée politiquement dans les contextes nationaux (ici, la Prusse puis l’Allemagne).
- Elle utilise l’engagement humanitaire (mobilisation des femmes, Croix-Rouge nationale) pour renforcer l’image bienveillante de la monarchie face aux critiques internes et internationales, tout en s’opposant à la vision politique dure incarnée par Bismarck.
- Elle lutte pour la coopération dans le domaine des soins en temps de paix (Bref: ce que fait la Croix Rouge moderne).
La modernisation des services sanitaires des armées
Une même idée (celle d’Henry Dunant : améliorer les secours aux blessés) s’est diffusée à travers différentes cultures militaires européennes :
- Chaque pays a adapté cette idée selon ses propres besoins, intérêts et contextes nationaux.
- Ainsi, en Prusse, cela se traduit par des hôpitaux mobiles en train, adaptés à une armée très organisée, moderne et technologiquement avancée.
- En Italie, l’accent est mis sur l’organisation pratique des secours sur le champ de bataille, mais sous une forme différente (ici, un chariot sanitaire). Cela confirme que le transfert interculturel n’est pas simplement l’adoption passive d’une idée étrangère, mais un processus actif d’adaptation, de modification, et d’intégration.
Exemple d’universalisation du mouvement
Clara Barton
Infirmière fondatrice de la Croix-Rouge des États-Unis.
CIRCR et le problèmes de la mise en aplication (compliance-enforcement)
- La Guerre allemande (1866): application unilatérale par la Prusse.
- La Guerre franco-allemande (1870-71): non-respect, guerre des peuples.
- La Guerre d’Orient (1877): Croix-Rouge vs. Croissant-Rouge: religion.
- La Guerre sino-japonaise (1894-95): application unilatérale par le Japon.
- La (2e) Guerre des Boers (1899-1902): non-application.
- Les Guerres du Balkan (1911-1913): problème des prisonniers de guerre. Le CICR ne traitait pas ce problème à l’origine.
- Propositions Gustave Moynier (1873ss.): code de guerre (IDI); cour pénale (proposition personnelle).
Une occasion manquée? L’action humanitaire en temps de paix
Action humanitaire en temps de paix de la CR
- Proposée par la Reine Augusta de Prusse en 1869 lors de la conférence diplomatique du mouvement à Berlin.
- Revendiqué par les organismes pacifistes, CR comme œuvre de la paix.
- Rejeté à l’interne par président du CICR Gustave Moynier (1869ss.), pour ne pas perdre soutien des milieux militaires.
- Accepté par CICR après l’obtention du prix Nobel de la paix par Henry Dunant (et Frédéric Passy) en 1901, qui a soutenu des activités de secours en temps de paix (CICR ne l’a pas reçu avant la PGM).
- Activités de secours des CR nationales avant PGM.
Conclusion
Similitudes de la CR avec pacifisme, abolitionnisme, libre-échangisme
- Emane de la société civile et mobilise celle-ci.
- Favorise la coopération internationale.
- Formation d’un réseaux qui dépasse les frontières.
- Comme pacifisme (et abolitionnisme), mouvement provoqué par la souffrance causée par une pratique culturelle archaïque (ici la guerre).
Caractéristiques distinctes
- Organise l’implication des femmes dans la société civile internationale.
- Favorise la coopération internationale en faveur des victimes de la guerre en temps de guerre (contrairement au pacifisme et abolitionnisme qui favorisent la coopération en temps de paix).
- CR présente la guerre comme élément inévitable de la vie humaine (émanant de la nature humaine elle-même), tandis que pacifistes présentent la guerre comme incompatible avec l’humanité.
- Pacifisme veut réguler (ou supprimer) le ius ad bellum, la CR veut réguler le ius in bello > dans les deux cas, coopération des États nécessaire.
- Pacifisme prend beaucoup de temps pour faire adopter une règle contre la guerre.
- Mouvement de la CR commence toute suite avec la mise en place des normes juridiques, la Convention de Genève, première c. du droit humanitaire int’l.
- CR liée plus étroitement aux Etats que d’autres mouvements!
- Pour comprendre CR il ne faut pas l’inscrire droit dans une histoire de la philanthropie mais dans une histoire des RI.